Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 15:18

Vous trouverez ci-dessous le compte-rendu de l'intervention de Jeanne Vercheval lors de l'Assemblée des Femmes - et des associations - de Wallonie, qui a eu lieu le 22 novembre 2010.

Jeanne Vercheval est féministe, co-auteure, avec Suzanne Van Rokeghem et Jacqueline Aubenas, du livre Les femmes dans l’histoire de Belgique, depuis 1830, paru aux Editions Luc Pire en 2006.

De quoi se rafraichir la mémoire sur quelques faits du féminisme belge.

 

 

 Intervention de Jeanne Vercheval à propos de la condition des femmes.

 

 

«  La documentation du magazine Voyelles, que nous avons publiée de 1979 à1982, et les archives du Musée de la Photographie ont rendu possible l'édition d'un premier livre traitant de l’Histoire de la Belgique à travers les femmes.

 

Nous y décrivons le parcours des femmes qui, dès 1830, tentent de réveiller les consciences.  Je citerai en premier lieu la féministe Zoé de Gamond qui prône, dès 1832, l'émancipation des femmes par l'éducation. Adepte de Fourier, précurseur du socialisme, elle crée en 1839 une école destinée aux ouvrières. Sa fille, Isabelle Gatti de Gamond, ouvre à Bruxelles, en 1864, la première école secondaire laïque pour filles. A Liège, Léonie de Waha crée en 1868 une école similaire, l’Institut supérieur de demoiselles, ce qui entraîne les foudres du clergé !

Dans ses conférences et écrits, Isabelle Gatti de Gamond prédit volontiers " On ne saura jamais, chaque fois qu'on ouvre une porte aux femmes, l'importance de la révolution qui va s'accomplir ". L'histoire lui donnera raison.

 

A Charleroi, Alice Bron imagine toute l'aide sociale, un acquis aujourd'hui. Sa nomination en 1893 à la tête du bureau de bienfaisance de Monceau-sur-Sambre provoque un tollé, mais elle ouvre la porte à d'autres nominations, comme celle d'Eugénie Scoyer à Auvelais.

A Châtelineau, une commune ouvrière de la même région, la liste socialiste emmenée par l’institutrice, Anne Ponsart, gagne les élections communales de 1922. Elle sera une des trois  premières femmes bourgmestre.

 

Historienne de l'humanisme, la Liégeoise Marie Delcourt participe à la création en 1928 du Groupement belge pour l'affranchissement des femmes. Visionnaire, elle décrit dès 1926 dans La Femme wallonne les jours sombres qui se préparent : "les banques tomberont en faillite et non seulement les ouvriers, mais les artistes et les intellectuels se trouveront sans gagne-pain. Les femmes, plus que les hommes, souffriront de cette situation. On congédiera en dernier lieu les pères de famille et les veuves, mais croyez bien que les femmes auront de la peine à être traitées en égales".

 

Aimée Bologne-Lemaire, née en 1904, fut la première femme Docteur en philosophie et lettres, et la première universitaire à donner cours dans une école de l'Etat. Elle fera partie de la Résistance au sein du Front de l'Indépendance.  Les récits de vie qui composent cet ouvrage ne se limitent pas aux intellectuelles qui ont suscité et accompagné les luttes sociales. On y trouve aussi des parcours de vie de femmes parmi les plus exploitées, ouvrières dès l'enfance, et dont certaines sont devenues les porte-parole des travailleurs. Je pense qu’il est important de connaître ce que les femmes ont apporté à l'Histoire.

 

Dans les années 70, le mouvement féministe radical a permis une prise de conscience des femmes de la force qu'elles représentent. Mais il me semble important de parler d’une grève qui fait partie de la mémoire collective féministe. En 1966, la grève des femmes de la FN qui réclament l'application du traité de Rome de 1956 concernant l'égalité des salaires, durera trois mois. En la déclenchant, les travailleuses ne savaient pas qu'elles entraient dans l'histoire, et que leur détermination ferait d'elles en Belgique et bien au-delà de nos frontières, les porte-voix de la revendication de dignité des femmes de la classe ouvrière.

 

Venus des USA, les mouvements féministes gagnent l'Europe et la France en 1968-70. Chez nous, ce sont les Dolle Minas qui font parler d'elles à Anvers. Dans le cadre du Magasine F, diffusé le matin à la RTB, Jacqueline Sarolea relaye "une action folklorique" qui a eu lieu la veille à Anvers. Cigare au bec, des jeunes femmes avaient pris d'assaut une banque, revendiquant pour les employées les mêmes droits que leurs collègues masculins…, dont le droit au cancer du fumeur, donc la suppression de l'interdiction de fumer ! Et de celle de porter des pantalons et la revendication d'un salaire identique ! Chantal Desmet, porte-parole de Dolle Minas, appelait les femmes à se mobiliser contre toutes les discriminations.

 

Je ne pouvais qu'adhérer à ses propos ! Quand je prends contact avec elle, c'est dans l'espoir de rejoindre un groupe similaire en Wallonie.  A toi de le créer, me dit-elle ! Le lendemain, elle me dit avoir accepté de participer – dans deux semaines - à une émission sur la Nouvelle vague féministe et avoir annoncé ma présence ! Les Dolle Minas nous avaient déjà trouvé un nom, Marie Mineur. C’est celui d’une ouvrière qui a fait partie de la Première Internationale.

Je réunis alors quelques amies de longue date, des collègues de travail et des voisines susceptibles d'être intéressées. Et très vite, le groupe existe. Nous menons une enquête auprès des femmes travaillant en usine dans la région du Centre et distribuons un questionnaire aux portes des usines. Il aborde l’égalité salariale, l’éducation des enfants, la famille…

A l’intérieur de certaines entreprises, les femmes les plus motivées, syndicalistes ou pas, profitent de l’opportunité que nous leur offrons pour bousculer les responsables syndicaux (évidemment des hommes). Il n’est pas rare que nous soyons contactées par des ouvrières qui souhaitent rester anonymes. Avec elles, nous rédigeons des tracts qui seront distribués à l’entrée de leur usine. Des délégués, hommes, se sentent menacés. Venues de l’extérieur, nous sommes traitées d’irresponsables et régulièrement renvoyées « à nos casseroles ». Dans les négociations syndicales, les femmes - comme les jeunes - sont absentes, et cela même dans les lieux où elles sont majoritaires. Il arrive que la misogynie de ceux qui redoutent le partage des responsabilités syndicales leur fasse perdre tout bon sens. Je vous livre un extrait d’un tract d’une délégation des employés d’une usine métallurgique de la région liégeoise, distribué dans le cadre des élections sociales en mai 1971. On peut y lire : Des majorettes pour la parade, d’accord ! Des midinettes pour le plaisir, d’accord ! Mais pour défendre vos intérêts, votez pour des hommes ! 

 

La nécessaire solidarité qu’elles prônent, la liberté de ton et le franc-parler des Marie Mineur, apportent aux militant(e)s un soutien non négligeable. Les Marie Mineur participent ainsi, aux côtés d’Emilienne Brunfaut pour la FGTB et de Miette Pirard pour la CSC, aux débats et rencontres dans le cadre de la préparation des élections sociales de mai 1971.

 

A côté de ce combat dans les entreprises, nous avons milité pour le droit à l’interruption de grossesse. Les avortements clandestins sont nombreux. Des femmes en meurent. Certaines en  gardent des séquelles dues aux aiguilles à tricoter et lavements de toute espèce. Le recours aux faiseuses d’anges était courant.  Des médecins véreux acceptaient de pratiquer l'avortement mais pour un prix représentant jusqu'à deux mois de salaire. Grâce aux Dolle Minas, nous avons constitué une filière vers la Hollande, où l'avortement était dépénalisé. Pour celles qui ne pouvaient pas y aller, nous avions recours au Docteur Peers. On se souviendra  que son arrestation en 1973 a suscité des manifestations mobilisant toutes les femmes de gauche. A partir de cette époque, des médecins accepteront plus facilement d'aider les femmes à interrompre une grossesse.

 

Les féministes flamandes, wallonnes et bruxelloises se rencontrent et se concertent au cours de réunions communes. Elles mènent ensemble des actions. La sororité féministe s’affirme autour de l’élaboration du Petit Livre Rouge des Femmes, sur une idée de Marie Denis. Le même groupe sera à l’origine de l’organisation en 1972  du premier « 11 novembre des femmes » qui fut un jour de vrai bonheur.

 

Dans les années 70 et 80, les féministes attaquent systématiquement les journaux et magazines tenant des propos sexistes. C'était même le cas de journaux tels que Le drapeau rouge et Le Peuple, lequel jugeait les femmes incapables d’avoir un point de vue sur la situation internationale...

Aujourd’hui, le combat semble gagné pour la plupart des jeunes femmes. Il est même de bon ton, dans certains milieux, de relayer les propos mysogines sur les féministes. Il faut parfois du courage pour se déclarer féministe ! Pourtant, les différences de salaire perdurent et les femmes sont toujours sous-représentées dans tous les lieux de décisions. On assiste au retour d’images sexistes dans l’espace public et la mode - vêtements et jouets - trace des voies différentes pour les filles et les garçons. On assiste bel et bien à une sorte de reformatage des femmes et il faudra trouver la meilleure manière d’endiguer ce nouveau sexisme.

 

On assiste aussi à la résurgence des fondamentalismes de tout poil, que ce soit de manière visible chez certains extrémistes religieux, qu’ils soient musulmans, catholiques ou juifs, ou de manière déguisée chez les politiciens, qu’ils soient de gauche ou de droite. Certains se battent contre le port du voile mais ignorent l’érotisation du corps des petites filles.

 

L'interruption de grossesse n'a pas quitté le code pénal. Le droit d'y recourir peut nous être enlevé à tout moment. Dans ma région, une conférence sur l’égalité de genre vient de se tenir. Aucune femme ne faisait partie des intervenants ! Oh, ceux-ci n’ont dit que des choses justes ! Ils semblaient très conscients des inégalités dont les femmes sont victimes... Quand je vous disais qu’ils reprenaient le pouvoir… !

 

Questions réactions de la salle

- Une jeune participante : les jeunes ne revendiquent pas d’être féministes. Nous essayons de nous battre mais est-ce en étant constamment en opposition avec les hommes, en les rabaissant que le combat va pouvoir être poursuivi ? Ce combat ne doit-il pas plutôt être mené avec eux, si l’on veut que les choses bougent et changent ? »

 

- Jeanne Vercheval : ce n’est pas nous qui menons une bataille contre les hommes. Ce sont eux qui nous ont écrasées et continuent à le faire. S’ils veulent se battre avec nous, nous sommes d’accord. Mais surtout, qu’ils ne parlent pas à notre place !

 

- Une participante : j’ai le sentiment qu’on est dans une impasse. Comment faire pour que les choses évoluent sereinement ? Je me sens féministe mais je ne sais pas comment encourager les jeunes femmes. Elles disent ne pas vouloir être féministes. J’essaie de les sensibiliser mais elles ne veulent pas le savoir. Elles font le choix d’être mère et de se consacrer à leurs enfants. C’est d’ailleurs le constat que fait Elisabeth Badinter dans son dernier ouvrage.

 

- Jeanne Vercheval : il faut commencer très tôt à conscientiser les filles. A notre époque, c’était clair. Même pour ouvrir un livret de dépôt, il fallait l’accord du mari ! Aujourd’hui, les jeunes femmes, jusqu’à l’âge de 30 ans, ont l’impression d’avoir tout gagné. Après, elles constatent que leur vie tourne autour des enfants. Certaines dépriment. On croit que chaque fois qu’il y a une avancée, elle profitera aussi aux femmes. Or ce n’est pas toujours le cas ! Nous devons y être attentives. Bien sûr, quand tout va bien, que l’on a un mari qui gagne bien sa vie, une bonne santé, une maison, une voiture.., on semble à l’abri. On ne revendique rien. Peut-être a-t-on tendance à ne se battre que lorsqu’on se sent soi-même menacé. Je crois qu’il faut trouver une autre façon de lutter. Et les vieilles comme moi doivent être à côté de vous !

 

- Une participante : je suis féministe mais je ressens néanmoins un malaise lorsque l’on en vient à doter chaque sexe de qualités intrinsèques. Je trouve qu’il faut éviter d’essentialiser les hommes en les disant moins ceci ou moins cela que les femmes. Mon féminisme est apaisé. Il n’est pas contre les hommes. Comme je n’aimerais pas qu’ils m’enferment dans des caractéristiques parce que je suis femme, j’évite de le faire en sens inverse.

 

- Jeanne Vercheval : je suis d’accord avec vous. Il arrive que nous exagérions le trait : les féministes pratiquent volontiers l’humour !

Avez-vous remarqué que l’investissement par rapport à la pauvreté est massivement celui des femmes. Beaucoup s’y engagent de façon citoyenne. Les femmes restent décidément les infirmières d’un monde malade.

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Synergie Wallonie
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Synergie Wallonie pour l'Egalité entre les Femmes et les Hommes asbl
  • Synergie Wallonie pour l'Egalité entre les Femmes et les Hommes asbl
  • : Blog de l'asbl Synergie Wallonie pour l'Egalité entre les Femmes et les Hommes. Association pluraliste, Synergie Wallonie a pour but de promouvoir la cause des femmes par des activités valorisant l'empowerment des femmes et l'égalité femmes-hommes, en particulier dans les domaines de compétences de la région Wallonne, et cela, en collaboration avec toutes les parties prenantes (société civile, associations, administrations, centres de recherche, entreprises et institutions).
  • Contact

Inscrivez-vous à la newsletter!

Pour recevoir notre newsletter dans votre boite mail cliquez ici et inscrivez-vous.

 

Synergie sur Facebook

Catégories